Le 6 juin, une foule nombreuse, triste et recueillie, se pressait à la Cinémathèque Suisse, à Lausanne, pour rendre un dernier hommage à Luc Yersin, emporté par la maladie quelques jours plus tôt. Avec Luc, l’un des techniciens qui, en 1974, avec une cinquantaine d’autres saltimbanques de l’image et du son, avait créé l’ASTF (Association Suisse des Techniciens du Film, aujourd’hui ssfv) et qui avait aléatoirement hérité du statut de membre n° 1 dans notre répertoire, c’est l’un des représentants de ce que l’on a appelé le « nouveau cinéma suisse » qui nous tire sa révérence.
Le terme de révérence n’est ici pas usurpé : Luc était incontestablement un aristocrate en matière de son, un perfectionniste rigoureux et exigeant qui aura non seulement marqué de son empreinte les films auxquels il a participé, mais qui, de plus, aura contribué de près à leur création, en collaboration très étroite avec leurs réalisateurs et avec les autres chefs de poste, de la caméra au montage. Pour Luc, comme pour plusieurs techniciens de haut niveau que notre pays a produits, la pratique très professionnelle de son métier n’était pas une fin en soi. Son travail se fondait complètement dans les films auxquels il participait, car il savait bien que le meilleur son au monde n’offre pas un grand intérêt s’il ne s’intègre pas au film dont il est la voix. Cette vision d’ensemble – ou devrait-on dire, cette écoute d’ensemble – d’un film, ou même du cinéma, était incontestablement l’une de ses grandes forces. Cette caractéristique essentielle ne s’appliquait toutefois pas qu’aux projets d’envergure ; et Luc était toujours prêt à s’engager pour de petits projets qui lui tenaient à cœur, voire pour des expériences cinématographiques hasardeuses, même si — comme c’est souvent arrivé — ces œuvres n’étaient ensuite diffusées que dans quelques festivals de troisième zone… Et puisqu’on évoque son éclectisme, il faut impérativement parler de son incroyable oreille et de son don phénoménal pour les langues, qualités qui lui permettaient, quelques jours après son arrivée en Haut-Valais, par exemple, de s’entretenir avec les gens du coin, dans leur dialecte, et même parfois de se faire passer pour un autochtone…
Si Luc était tout naturellement un membre de l’Association des Techniciens du Film, on ne peut pas dire pour autant que c’était un syndicaliste enragé. Et s’il défendait la cause de tous ceux qui fabriquent les films, quel que soit leur poste, c’était davantage sur le terrain que lors des assemblées générales au Buffet de la Gare de Delémont… Mais lorsqu’on retrouvait Luc dans une équipe, on savait intuitivement que la production ne l’avait pas engagé par hasard. Assis à côté de son matériel, la casquette vissée sur la tête, en train de tester une mixette ou d’ajuster un micro, Luc donnait à tout tournage une crédibilité instantanée. L’oreille aux aguets, il n’attendait pas que les sons se manifestent, mais il allait les chercher, les traquer, dans des lieux et à des heures souvent peu raisonnables, parce qu’il savait bien que lorsqu’on est à la recherche de l’excellence, aucune exigence n’est incongrue. Et quand, à côté d’un verre, on le complimentait sur un son particulièrement évocateur – un son d’aristocrate — il tirait sur sa clope, souriait doucement et réunissait ses doigts devant sa bouche, comme pour nous dire que tout ça allait vraiment de soi : qu’on était simplement face à un technicien, qui faisait son boulot. Point barre.
Tu nous manques déjà, Luc !


